Bejaïa il est 13h. Je reçois un appel de la compagnie aérienne, Air France, un homme à l’appareil, me parle en français avec un léger accent algérien. « Vous aviez un vol le 24 eh bien il est décalé à quand ? à maintenant là maintenant tout de suite là dans 2h à 15h05 à Alger il faut venir à Alger est-ce qu’il y en aura d’autres ? non plus d’autre c’est le dernier soit celui-ci soit aucun oui il faut venir après il n’y en aura plus vous ne pourrez pas rentrer en France. »

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Je rassemble mes affaires fais ma valise à la hâte, remplis mon sac, prends un taxi sur le pas de la porte Yaya Nabila Wassila aucun baiser trop dangereux seulement quelques larmes allez salut, à la prochaine. Dans trois heures, il faut que je sois à Alger.

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Aéroport d’Alger il est 14h30. Je suis à l’heure, je crois. Le chauffeur de taxi se félicite de sa prouesse : « d’habitude, je fais ça en 3h30 ! ».

J’emprunte la passerelle oblique qui mène vers l’entrée supérieure de l’aéroport international. « C’est impossible d’entrer, ça sert à rien, tous les vols sont pleins, il faut revenir demain, il faut appeler, s’inscrire sur une liste… ». C’est Slim qui me dit ça alors que je me dirige vers les doubles portes de verre. Slim c’est un franco-algérien comme moi, qui porte des lunettes à double foyer et dont le est crâne prématurément chauve. Il a 26 ans, il est accompagné d’un autre type, un Arabe, au teint foncé, qui parle avec la darja traînante des algérois. « Si tu veux on te raccompagne, nous on va à Boumerdès, on revient demain, on te dépose à l’hôtel et on te ramène demain, quand il y aura moins de monde ». Ils ont un van blanc, trois places à l’avant, pas très propre. Je leur donne un des masques confectionnés par Yaya, il faut se protéger. « Ah tu es kabyle ? moi je suis je suis kabyle ». On me repère généralement comme kabyle à mon expression française, au caractère dilué, abstrait, de mon algérianité (c’est toujours un jugement de classe avant d’être un jugement ethnique : ce que veut dire cette question, c’est « on dirait pas tellement que tu es algérien parce que tu as de l’éducation »). J’accepte de les accompagner puis non, je me ravise, je veux quand même voir à quoi ça ressemble, là-haut.

Là-haut, c’est difficile d’y voir clair. Je ne sais pas trop ce qui se passe d’abord. Il y a des gens tout autour de barricades en aluminium qui attendent je ne sais pas quoi. En tout cas le vol que je voulais prendre n’est pas là, je ne le prendrai pas tout de suite, je comprends que tout sera plus compliqué, je me rappelle le ton de l’homme au téléphone : il n’avait pas l’air bien sûr de ce qu’il disait.

A qui s’adresser ? Je cherche par réflexe des uniformes et je n’en trouve pas. Il faut donner du sens, comprendre les procédures, savoir comment ça marche, à qui parler, quelles sont les routines, qui sont les interlocuteurs. Il y a quelque chose d’excitant à cette investigation. Assez naturellement certaines personnes s’érigent en informatrices, ce sont celles qui étaient là avant et qui ont compris la procédure. Ils savent et instinctivement, ils expliquent, comme on leur a expliqué avant. Ils ont l’air un peu désabusés : « il faut s’inscrire sur une liste. Le chef d’escale de la compagnie aérienne fait circuler une liste… », un autre s’en mêle : « en fait, il y a deux listes, il y a la liste de la compagnie aérienne et la liste de l’ambassade. Tiens c’est ça le numéro de l’ambassade. Appelle, appelle, c’est très difficile, tout le monde appelle en même temps, mais si tu insistes tu pourras les avoir ».

Il y a, chaque jour, deux appels au cours desquels le chef d’escale dit les noms. Le premier est matinal, il a lieu vers 11h. Le deuxième a lieu aux alentours de 16h. Vers 14h, le chef d’escale fait circuler des morceaux de papiers, et il faut inscrire son nom dessus, pour être appelé. Si on est pas appelé de la journée, on revient le lendemain, en espérant être appelé cette fois. On note son nom le plus de fois possible, sur toute les listes possibles, sur tous les morceaux de papiers possibles. Ça a l’air assez juste comme ça. Ce dispositif, donnant l’illusion d’une procédure légale, cultive en chacun l’espoir que demain sera la bonne et maintient les passagers dans une attente soumise : « sois patient, tu as mis ta pièce dans la machine, maintenant attends, ne te révolte pas, reste sage. Tu hurles ? tu te révoltes ? tu risques de perdre ta place… Sois sage, si tout le monde est sage, si tout le monde y met du sien… Allez, il faut s’armer de patience. »

Le chef d’escale envoie sporadiquement du papier dans la foule comme de la viande pour calmer des animaux énervés.