Jour 1

La barricade forme un arc-de-cercle qui fait face aux portes vitrées de l’entrée principale surveillée par plusieurs flics. L’espace intérieur de la barricade est comme une grande scène, c’est de là que les choses doivent venir, mais voilà les acteurs sont en retard, le spectacle tarde à commencer, on attend, il n’y a rien, rien, rien.

A l’extérieur, dispersés à divers endroits de l’esplanade, il y a toute la mosaïque des immigrés franco-algériens.

Une femme en tailleur me regarde tandis que je suis au téléphone parlant avec maman en un français français, elle se dit peut-être que je suis comme elle.

A côté d’elle, à sa droite, il y a une petite femme joufflue, assez peu propre sur elle (et on voit pourtant qu’elle fait des efforts). Son visage m’est familier. Son air fier, ces façons qu’elle a de cacher trop mal qu’elle se vante, ou de se vanter en essayant maladroitement de prétendre le cacher… Elle parle de son fils ingénieur financier à la City [elle prononce la Céti] elle ne sait pas ce que c’est mais ça gagne bien ingénieur financier c’est prestigieux « c’est préstégieux » elle assure que si elle le demandait sa boîte affréterait un avion pour la rapatrier mais qu’elle a pas envie enfin car il faut faire comme tout le monde, car elle est une femme bien, qu’elle ne veut pas profiter ou se montrer jamais de la vie elle n’est pas comme ça comment donc. Elle…! La dame en tailleur la considère avec quelque mépris : « je suis médecin et je ne suis pas rappatrié donc votre truc là… » Mais la petite dame joufflue semble tout à fait insensible aux démentis que l’on adresse à ses mensonges. Ses conversations sont des solliloques. 

Ça y est, je m’en souviens, elle s’appelle Farida H. Elle habite S. comme mes parents, et son fils est mon homonyme – Yanis. Il fréquentait la même école primaire que moi puis nous fumes inscrits dans le même collège privé catholique, sacrifice auquel consentent certains parents sans argent mais conscients que l’institution scolaire est un tremplin social. Elle respecte ma mère car elle a consenti au même effort qu’elle et, en respectant ma mère, c’est elle-même qu’elle respecte, elle qui n’est pas pareille, nous qui ne sommes pas pareils, pascommetouslesarabes là qui laissent leurs enfants traîner et qui nous foutent la honte[1]. Maman m’a toujours parlé d’elle avec un profond mépris : « Celle-là, si tu savais, toutes les magouilles qui traînent dans sa famille… »

« Ah tu es venu ici alors ? » Farida H. me pose cette question d’algériens qui se retrouvent au bled. Tu es venu ici, hors des vacances, tu faisais quoi, tu viens encore ici hors des vacances d’été mais attends, tu n’es pas ingénieur financier car si tu l’étais tu partirai aux Maldives aux Seychelles à Taïwan aux Etats-Unis ici nous on ne vient qu’en été pour se ressourcer… Elle solliloque avec les autres.

Le bled, c’est le lieu où l’on se retrouve pendant les vacances pour comparer nos réussites. Ce sont des jeux auxquels nous n’avons jamais joué, dans notre famille, parce que notre éducation nous avait assuré que nous gagnerions facilement et que maman dans son splendide orgueil était joueuse d’une autre ligue, indifférente à ces jeux morganitiques.

« Yanis il a fait prépa. » Elle parle d’une voix nasillarde de personne fière, imbue d’elle-même. Elle ne connaît pas le sens des mots mais leur pesant d’or. Les mots pèsent comme des gourmettes sur la balance d’un prêteur sur gage. « Après il a fait école d’ingénieur et maintenant il est ingérieur financier. » Sa voix devient plus aigue, d’exultation, lorsqu’elle dit ces titres. Toutes ces institutions, ces statuts, la font frissonner.
« – ah, ingénieur financier… ? » Je m’étonne de ce choix de carrière car lorsque nous étions enfant, ce garçon me paraissait doté d’une âme et capable d’empathie. Elle esquisse une moue de satisfaction, prenant mon étonnement pour du respect : « Et toi alors, tu en es où toi, maintenant ? tu as fais la fac [elle prononce faque en réalité]?
– Là, je suis en thèse d’anthropologie.
– Ah donc encore étudiant…»

Oui pas ingénieur financier, en thèse, en thèse donc étudiant, il doit y avoir des amis de son fils qui ont fait des thèses non mais ce sont des idiots les pauvres rats de bibliothèque qu’ont-ils seulement dans la tête ? A bac +14 gagner 1500 euros par mois, les pauvres, c’est sûrement qu’ils ont une forme d’intelligence qui n’est pas celle des ingénieurs financiers. Son matérialisme vulgaire m’agace. Elle ne comprend pas, c’est incompréhensible pour elle, ça n’a pas de sens, que l’on puisse mesurer la valeur d’un emploi autrement que pécuniairement.

« ça fait quoi un ingénieur financier ? est-ce que c’est utile ?
– ah ça, il gère les transactions oui, c’est très utile hein… »

Je la quitte, « au revoir Madame H. »

*

[1] Aux alentours de mes 15 ans, j’apprenais avec surprise, en rencontrant la famille de Naji (des amis de mes parents), qu’il existait d’autres algériens dont les enfants n’étaient pas des voyous, ne traînaient pas, avait été sensibilisés aux comportement à adopter dans les lieux publics.