J’avance du côté gauche de la barricade où il y a un groupe de franco-algériens, du genre que maman m’a éduqué à ne pas aimer parce qu’ils parlent très fort parce qu’ilsnoufoutentlahonte (et même pas d’ailleurs, maman se sent si différente d’eux qu’elle ne prononcerait jamais ces derniers mots). Ils snapent sans cesse évoquent Tebboune avec admiration, « ah il est bien lui, notre nouveau président !» avec cet insupportable loyalisme du pauvre qui a besoin d’un maître, ils insultent en revanche le chef d’escale qu’ils accusent de sournoiserie, « ah les sales Français regarde comme ils sont ils sont pire que les Juifs ! ». On a pas grand-chose à se dire, notre colère à l’égard du chef d’escale ne puise pas au même registre, ils m’agacent vite, je les quitte froidement. « Ah tu as vu le monsieur lui il est parti quand on a dit sur les Juifs t’as vu il est pacom’nous lui… »

Plus loin, il y a également cette femme qui parle très lentement comme si sa chronotopie était différente comme si son cerveau baillait comme si le temps passait plus lentement pour elle. Elle a peut-être 30 ans peut-être 50 ans, Nafila. Elle est prise dans un cercle de discussion avec un petit-groupe de franco-algériens pascommelesautres, employés c’est-à-dire bien mieux que les manoeuvres le sous-prolétariat les ouvriers les femmes de ménage les agents de sécurité, c’est-à-dire alphabètes, sachant, employant des formules. Ils ont appris à lire ils ont des BTS des trucs comme ça, éduqués comme on alphabétisa les indgènes pour les évangéliser, ils sont cette intelligentsia sous-prolétaroïde formée dans le but de pourvoir les emplois subalternes d’une économie tertiarisé, c’est tout. Il fallait au capital des corps utiles et corvéables, il lui fallut ensuite des esprits minimaux, et ce sont eux. Mais ils sont contents d’eux-mêmes. Dans le cercle de discussion, ils échangent des lieux-communs semi-plaintifs, ils ne font pas connaissance, ils s’indiquent. Conversation de sémaphores.

« mais c’est un scandale, nous on a des obligations en France…
– oui on a besoin de nous [beaucoup plus que de ces vieillards malades]. »

Ils égrainent tout au long de la conversation, dans ce qu’un sociologue pourrait appeler l’infra-discours (et qui n’est pas l’implicite), des signaux, des expressions subtiles de leur position sociale. « Au cabinet… », « au cabinet… » Car Nafila est secrétaire juridique dans un cabinet d’avocat de droit des affaires. Elle devrait embarquer prioritairement car « il y a les dossiers, les contrats à faire, c’est très important ». Elle est assurée de son importance et qu’en cas de crise sanitaire mondiale, alors que les médecins ne sont rapatriés que sous de strictes conditions, une circulaire spéciale passera en session nocturne par l’influence de ces avocats, qu’elle disposera l’impératif de rapatriement prioritaire des secrétaires juridiques en droit des affaires mention « il y a les dossiers, les contrats à faire, c’est très important ». Les avocats ces Maîtres ses maîtres vont lui tendre le bras c’est sûr, « ils vont intervenir ils sont avocats », elle est paisiblement assurée de la toute-puissance de ces hommes en robe noire qui jouent avec la loi comme on joue au domino. A cette position de subalterne qui cotoie quotidiennement des importants, Nafila se sent comme éclaboussée de leur statut ou peut-être seulement qu’elle est mue par le caractère impérieux de son devoir à l’égard de ses maîtres, qui doivent être honorés dans leur grandeur, dont les chaussures doivent être cirés, « il y a les dossiers, les contrats à faire, c’est très important ». Elle ne veut pas les décevoir. Elle me devient touchante.

Vers 16h arrive Yan, un breton de 27 ans à longue chevelure brune et quelques mèches blondies par le soleil, un beau garçon aux yeux très bleus, au teint jeune pigmenté de quelques tâches de rousseur, arrivé alors que le chef d’escale justement préparait une annonce.

Le chef d’escale est un homme de petite taille aux cheveux gris, à la gestuelle précieuse, portant un uniforme cintré, affichant un sourire obséquieux d’homme qui connaît très bien l’ambassadeur (il le dira souvent de sa voix fluette en dodelinant les épaules). On ne sait pas bien si c’est un gaouri, ça fera l’objet d’un débat parmi les voyageurs, mais si ça n’est pas un gaouri, c’est sûrement un Kabyle.

Les épaules engoncées dans un costume noir greffé au nom de la compagnie, il souhaite montrer qu’il est de bonne volonté, qu’il écoute, qu’il n’est pas un de ces hommes en costume indifférent aux doléances de l’homme ordinaire. Il est accompagné de deux flics en civils, de quelques agents de police en uniforme, et d’autres employés de la compagnie aérienne. Il s’arrête à une portion de l’arc de cercle, où se constitue alors un petit amoncellement compact car tout le monde veut l’entendre de son oreille (« qu’est-ce qu’il a dit ? qu’est-ce qu’il a dit ? » « vous pouvez parler plus fort? » « ah on comprend rien ») mais aussi parler de sa voix car tout le monde a une doléance particulière, une vie personnelle qui est à elle seule un passe-droit, et dont on veut faire part. Lorsque le petit homme arrive, il y a d’abord un silence sur l’esplanade, un frémissement anxieux, une excitation, des chuchotements, où est-ce qu’il va s’arrêter ? à quelle portion de l’arc de cercle ? ici près de moi ? Le chef d’escale est content, il entre en scène, avec ce trac de l’acteur. Il parle, il envoie du papier, c’est pour faire des listes. Il ne faut pas qu’il parte trop vite. Toute cette attente pour si peu, non ça n’est pas possible.

Des quatre coins de l’esplanade des bras lui tendent des certificats médicaux, des cartes d’invalidité, des voix parlent de leur maladie, de leurs douleurs, de leur famille, des voix sûres de leur importance, « il y en a marre », mais l’homme s’en fout, il travaille pour une compagnie privée, il n’est pas gestionnaire d’hospice, ce qu’il veut savoir c’est qui est prioritaire, c’est-à-dire, qui a acheté un billet d’avion Air France, puis, qui est blanc. Depuis quand le capitalisme considère-t-il la maladie comme un passe-droit ? C’est tout l’inverse ! La situation de crise sanitaire a donné aux gens la formidable impression que nous n’étions plus en capitalisme et qu’Air France pratiquait autre chose que du capitalisme dans le crise, qu’une gestion capitalistique de la crise sanitaire. Beaucoup pensaient que la vulnérabilité pouvait devenir une vertu : « les femmes les enfants les malades d’abord », certes, mais à condition qu’ils aient de quoi payer.

Yan parvient vite à se frayer un chemin vers le chef d’escale. Il passe, il tente de montrer pate blanche. Lui, on l’a appelé par téléphone. Ça n’est pas un raciste, un mauvais garçon, un bigot, un sale type, mais ça ne lui vient simplement pas à l’esprit qu’il doive attendre comme tout le monde, que sa voix puisse n’être pas prioritaire, lui il est différent, lui ça n’est pas pareil. Il porte haut son passeport rouge à la main droite, le lève, ouvert à la page photo, prêt à partir, regardez c’est bien moi, c’est Yan, Yan, Yan. Il ne devine pas que les autres passagers possèdent également ce document. Il n’imagine pas qu’étant lui-même c’est-à-dire qu’étant, Yan, Yan, et non pas Yanis ou Yannis, qu’étant un Breton, et non pas un Algérien, il avait pu être appelé par téléphone comme les autres, au même titre que les autres. Lui il avait été appelé, les autres c’était des Algériens, chacun ses problèmes. Ainsi se sentait-il autorisé à passer devant tout le monde et certainement que l’hospitalité joyeuse des Algériens durant son voyage avait inscrit en lui le sentiment de son exceptionnalité. Car Yan n’est pas un touriste, c’est un voyageur. Et quand on lui demande s’il a des origines algériennes, il sourit de malice et de satisfaction : « non, je suis venu parce qu’ils sont super les Algériens ». Lui, il est venu en Algérie car c’est différent du Maroc ici c’est pas touristique, c’est authentique, les gens sont sincères ils ne veulent pas te piéger, en cas de besoin, ces algériens l’aidaient toujours sans cupidité sans avarice ils donnaient d’eux mêmes ne faisaient pas ça pour l’argent c’était désintéressé il pouvait le voir c’était sincère c’était authentique. Alors en cas de crise, ils le laisserait certainement passer devant eux, car lui il s’appelle Yan car lui il est Breton car lui il n’est pas pareil. 

Je signale à Yan que tout le monde fait la queue, je lui explique la procédure, au fond Yan ne faisait que chercher du sens mais il est significatif qu’il n’ait pas procédé comme moi, ou comme n’importe qui au début, qu’il ne se soit pas immédiatement considéré comme tout le monde

*

Un type de la compagnie aérienne vient, avec la liste, et appelle les noms, un à un. Chaque jour, deux avions, une centaine de passagers embarquent, et chaque jour, quelques dizaines arrivent. Premier appel auquel j’assite. C’est le silence. Tout le monde devrait se révolter mais tout le monde se tait. Parce que tout le monde espère entendre son nom. « allez un peu de patience, si on y met tous du sien, si on oublie nos ego (quelle blague !) » Pour le moment, les gens appelés sont ceux qui ont inscrit leur nom hier. Cela paraît normal. Cela veut aussi dire que j’attendrais probablement demain pour prendre l’avion, car j’ai inscrit mon nom aujourd’hui. Il y a un système qui me paraît doté de cohérence. Mais je remarque qu’il y a des gens qui attendent depuis deux, trois jours ; d’autres qui viennent d’arriver et qui passent déjà. C’est donc qu’il y a une variable cachée, un autre élément qui joue dans l’attribution des places. Ceux qui ne passent pas, qui attendent patiemment, ce sont en fait les plus naïfs, ceux qui ont pris le système de liste au sérieux, ceux qui ont pensé que c’était le véritable et le seul mode d’attribution des places. En fait, les listes, je ne sais même pas si elles servent à quelque chose.